Au numéro 6 de la rue Lagrange à Agen, la pension de famille fréquentée par Julien de 1950 à 1955 est toujours là. À l'extrême droite, au premier étage, apparaît la fenêtre de la chambre spartiate qu'occupait Julien. Dans cette pension de famille Julien a vécu en présence de pensionnaires insolites. Extrait du roman "Le vieux cartable" : Le lendemain, vers midi,en revenant du collège, Julien taquine Léon : " — Ne traîne pas dans la rue, Léon. Messaline est de retour." " — Tu blagues ! " " — Non, je t'assure, c'est vrai. Elle vient déjeuner à la pension avec son ami. Il y aura aussi Monsieur Calvy." " — Ah ! Lui aussi vient croûter avec vous ?" " — Oui, il va venir pendant toute la semaine, à midi." " — Normal, sa dernière poule vient de le plaquer." " — Comment tu le sais ?" " — Elle est passée dans la rue avec sa valise, hier après-midi. Elle était furax ! Elle a dit à ma mère qu'elle ne pouvait plus encaisser cet abruti de Calvy, qu'il la traitait comme une bonniche, que c'était un obsédé sexuel......Peut-être qu'il va se rabattre sur Joséphine ? Tu me raconteras." Une heure et demie plus tard, sur le chemin du collège : " — Alors Julien, tu me racontes ? " " — M'en parle pas. Ç'a été cocasse !" " — Allez ! Raconte ! " " — Imagine-toi le cadre : le repas est prêt, il est midi pile, il ne manque que Monsieur Calvy, Messaline et son mec. Arnaud lit le Petit Bleu, Pauline chouchoute son chat, Denise écluse son apéro, Joseph joue dans le jardin et moi j'écoute Joséphine qui s'impatiente ......Sur ce, voilà qu'arrive Messaline flanquée de son ami." " — De son maquereau ? " " — De quel maquereau ? " " — Eh bien ! De son marlou ! " " — Qu'est-ce que c'est ça ? " " — Qu'est-ce que tu es ignare mon pauvre Julien ! C'est le gonze qui vit avec elle, qui la fait tapiner et qui relève le compteur le soir." Devant l'air pantois de son ami, Léon coupe court aux définitions : " — Je t'expliquerai plus tard, continue." "— Messaline avait dû siroter pas mal. Elle entre, guillerette, et nous présente son gars : " C'est Serge, mon Jules ! ". Lui s'avance, penaud, et nous salue : c'est un type banal, à demi chauve, maigrichon, au regard fuyant, à première vue un médiocre.......Et Arnaud qui se marre derrière son journal pendant que l'autre dinde n'arrête pas de caresser le crâne d'oeuf de Serge.......Là-dessus entre notre Calvy avec un bouquet de jacinthes à la main........." " — Alors ? La suite ? " " —Où j'en étais ? Ah oui ! Il entre, enlève cérémonieusement son galu et se présente comme le ferait un type de la " Haute ".......Il tend le bouquet à Joséphine : "Ma chère Joséphine, permettez-moi...............ce qui explique mon léger retard que je vous prie de bien vouloir excuser?" À la surprise générale, avant que Joséphine n'ait eu le temps de prononcer le moindre mot, Messaline te lui balance une vanne de première : " Un léger retard ? Vous ne manquez pas de culot ! Ça fait vingt minutes qu'on vous attend !" Tout s'immobilise : le temps qui suspend son cours, l'espace qui se fige, Arnaud qui ne rit plus, même en catimini, Denise, égarée dans les brumes de son alcool, Joséphine avec ses jacinthes sur la poitrine, Pauline, Joseph, le chat et moi, enfermés dans le silence avant-coureur des grands cataclysmes." " — Et Messaline et son mac ?" " — Le Serge se fait tout petit mais Messaline toise Calvy avec arrogance." " — Alors ? Après ?" — Calvy reste un moment muet, sans bouger, à se demander s'il avait bien entendu. Il tourne sa tête chauve vers Messaline et lui demande respectueusement : "Ma chère dame, auriez vous l'obligeance de bien vouloir répéter ce que vous venez de dire car je crois que je n'ai pas bien ouï vos paroles ?". Sans se démonter, l'autre catin en remet une couche : " J'ai dit et je maintiens que votre léger retard, comme vous dites avec un toupet du tonnerre, il est quand-même de vingt minutes ! Oui, Monsieur le baratineur ! Vingt minutes que vous nous faîtes poireauter devant notre assiette !" T'aurais vu la tronche du trépané ! Si son crâne n'avait pas été bien ressoudé, je crois que des éclairs en auraient jailli ! Alors là, je peux te dire qu'il a explosé ! Terminées les phrases ampoulées ! Abandonnées les formules de politesse ! Aux orties la galanterie ! " Toi, la pouffiase, tu la fermes ! Tu te gardes ta langue pour aller gagner ta vie avec et entretenir ta feignasse de Julot ! ". Ainsi interpellé, le piètre souteneur tente une contre-offensive : " Monsieur Calvy, je ne supporterai pas que vous m'insultiez ; tous les jours, je vais travailler à l'usine comme ajusteur !". Le Calvy se met à ricaner : " Ah oui ! Comme ajusteur ! Comme ajusteur ! Et pendant ce temps-là, ta poule se fait ajuster le cloaque par tous les vicelards du coin !" " — Et Messaline, elle dit rien ? " " — Si, si, elle ne lâche pas le morceau ! "Et vous, espèce de malpoli, vous feriez bien d'ajuster vos lorgnons pour lire l'heure ! Vingt minutes qu'on vous attend !". Et Calvy qui s'énerve encore plus : " Et alors ? Grosse pute ! Tu as bien l'habitude d'attendre plus que ça sur ton trottoir de la rue de l'Argenterie où tu fais le pied de grue du matin au soir et du soir au matin ! Alors, une fois pour toutes, tu fermes ton clapet !". Moi, je n'en revenais pas ! J'ai cru qu'ils allaient se battre.". " — Et qu'est-ce qu'il s'est passé, après ?"